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Des poètes du bitume sur la scène du Théâtre Toursky

Danielle Dufour-Verna

Où aurait-on pu voir, simultanément et se tenant par les épaules, un poète, un musicien chef d’orchestre, un orchestre de mandolines, une chanteuse, et un chanteur musicien ? Au Toursky, évidemment !

« À l’école de la poésie, on n’apprend pas : on se bat ! ».
Quand on pose à Richard Martin la question : quel est selon vous le bien le plus précieux ? Il répond : « la dignité…, la liberté d’expression qui t’autorise la dignité. ».
Oui, Richard Martin fait bien partie de ces guerriers de la culture, de ces insoumis pour lesquels, comme le soulignait son frère d’éternité Léo Ferré : « À l’école de la poésie, on n’apprend pas : on se bat ! ».

En ce samedi 15 décembre 2018, le spectacle Poètes du Bitume a enflammé la salle de ce magnifique théâtre. Une soirée placée sous haute tension artistique avec Richard Martin, Féloche, Dooz Kawa, Dah Conectah et l’Académie de mandolines et de guitares de Marseille, sous la direction de Vincent Beer-Demander tordant le cou aux clichés, et croisant la prose sombre et raffinée du rappeur Dooz Kawa à la poésie engagée, sensuelle et subversive de Léo Ferré incarnée par Richard Martin, à l’univers romantique, jubilatoire et rock’n roll de Féloche. Puis saupoudrant le tout d’une pincée de mandolines et de voix d’enfants, et nous voilà devant “Poètes du bitume”, une des soirées phares de cette Saison.

Féloche interpelle. Avec sa mandoline insolente, sa joie féroce et son romantisme dignes de la littérature russe.
Féloche a vu du pays. Partout, il fraternise. La largesse de son sourire annonce la couleur. De l’Ile de la Gomera, de New York, d’Ukraine, de Roumanie, d’Argenteuil. Il donne et les gens lui donnent. Leurs histoires puissantes, leur sifflet de paradis, leurs vieux sons tachés de gros rock crasseux, leurs rythmes, leur flow, leurs envolées. Sur scène il bondit, valse, tourbillonne, réjouit et quand Eranik Ganantchian lui prête sa voix chaude, c’est un véritable bonheur.

Dooz Kawa est un ovni sur la planète rap.
Le rap de Dooz Kawa qu’accompagne Dah Conectah est un rap intelligent, audible même pour des oreilles néophytes ou presque. Pour moi une belle découverte mais un véritable déchainement d’enthousiasme chez les spectateurs plus jeunes. Dooz Kawa a tiré de ses écorchements des cicatrices créatives et une écriture pulsionnelle. Cet anarchiste des pensées se refuse l’étiquette d’artiste et de poète Au menu, des rêves d’enfants oubliés (ou pas), des bouquets d’émotions poussant dans les bayous et, toujours, cette pluie de fleurs de cerisiers qui n’en finit pas de tomber. Il sillonne l’Hexagone accompagné de Nano et Dah Conectah.

Richard Martin, géant sur scène
Il est accompagné du magnifique orchestre de l’Académie de mandolines et de guitares de Marseille, dirigé de main de maitre par un Vincent Beer-Demander inspiré et littéralement porté par l’ambiance électrique du moment. Le Chœur CHAM du Conservatoire national à rayonnement régional de Marseille (CNRR), dirigé par Marie-Cécile Gautier (au piano également) ajoute une touche angélique à l’ensemble. Les mots de Ferré nous giclent au visage. Revendicatif, bouleversant, c’est un Richard Martin colossal, au talent sublime et à la fraternité en bandoulière qui étreint la scène et ses frangins saltimbanques d’un soir. Le public ovationne les artistes, debout, transporté.

Du rap sur un orchestre de mandolines et un chœur d’enfants angélique, un chef d’orchestre dos à dos avec un chanteur bondissant, un mélange improbable pour un résultat éclatant. De la poésie, humaniste, vraie, celle qui éclaire les hommes. Merci ‘Monsieur’ Richard Martin, merci le Toursky.
Danielle Dufour-Verna


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