Sortir ici et a
Fascinante Turandot à l’Opéra de Marseille

Serge Alexandre

Turandot, ultime chef d’œuvre lyrique de Puccini créé à La Scala de Milan en 1926 retrouvait le bel écrin de l’Opéra de Marseille après treize années d’absence en ce mois de mai 2019. Accueil triomphal de la part du public pour cette nouvelle production coproduite avec les chorégies d’Orange où le spectacle avait permis de révéler durant l’été 2012 le Calaf de Roberto Alagna créant la sensation sur la planète opéra.

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Une mise en scène spectaculaire et réussie.
Coutumier des lieux, Charles Roubaud ajuste et adapte sa mise en scène aux dimensions de la scène phocéenne pour cette fable mi réaliste mi tragique et parfois comique dont l’épilogue révèle une fin heureuse.
Les décors de Dominique Lebourges proposent l’entrée du palais impérial avec ses colonnades et sa coursive supérieure qui traverse l’espace scénique à mi–hauteur. Les dignitaires du régime évoluent sur la coursive tandis que le peuple se masse en contrebas souvent violenté par les gardes sanguinaires de Turandot, princesse ô combien de glace.
Elle apparaît dans une sphère de métal brillant, véritable cocon protecteur dont elle sortira pour abandonner son statut de princesse inaccessible pour épouser celui de femme amoureuse au terme de la scène des énigmes.
La beauté des éclairages de Marc Délamézière et les projections revêtant un parfum délicieusement kitsch de Camille Lebourges contribuent à la réussite d’un spectacle cinémascope. On aime particulièrement l’ambiance provoquée par cette lune ouatée par les nuages ou celle de cette forêt exubérante m’évoquant l’univers d’Avatar de James Cameron ou ces magnifiques dragons de pierre nous plongeant dans un voyage dans une Chine imaginaire impériale.
La sobriété des costumes de Katia Duflot apporte une touche ancestrale à cette Chine impériale qui épouse l’intemporel.

Charles Roubaud n’a pas son pareil pour exceller dans ce genre de production.

Les mouvements de foule sont réglés avec une précision rare. Tout ici se transforme en pépites et le caractère dramaturgique caractérisant chaque personnage de l’œuvre est parfaitement rendu dans cette production. Voilà une production qui peut voyager sur les plus grandes scènes internationales et qui mériterait d’être filmée.

Distribution et direction de haute volée.
Le maestro Roberto Rizzi Brignoli connaît bien les lieux. Il est ici régulièrement invité. Habitué à défendre les partitions de Puccini et Rossini, il choisit d’utiliser les loges encadrant l’orchestre pour y mettre percussions, claviers et harpe. Sa direction est précise et enthousiaste même s’il ne peut éviter l’écueil du déséquilibre. Les interventions des percussions, claviers et harpe apparaissent bien trop présentes. Pire les solistes sont parfois couverts par un orchestre trop sonore oubliant les nuances si particulières de l’univers vériste de Puccini. Il n’en demeure pas moins que l’orchestre philharmonique de Marseille est devenu l’une des meilleures phalanges orchestrales de l’hexagone sous la direction de Lawrence Foster.
Chœur maison, maîtrise des Bouches du Rhône et masses orchestrales impressionnent lors des scènes collectives. Le chœur final confère à l’extase.

Sur scène, le rôle titre confié à la soprano autrichienne Riccarda Merbeth, wagnérienne confirmée est sans reproche. Elle affiche une belle solidité vocale et offre à Turandot un vrai charisme. Son chant offre une belle musicalité. Seules les notes graves lui font défaut. Cela fait du bien d’entendre et de voir une Turandot ayant l’exact profil vocal requis. Elle est sans conteste une éblouissante Turandot.

À ses côtés, la soprano Ludivine Gombert est une superbe révélation. Elle est une Liu touchante et émouvante. Elle offre à son personnage une sensibilité délicate en osmose parfaite avec la chaleur de sa tessiture. On adore sa maîtrise des sons filés. Son chant m’évoque Renata Scotto par instant. Pour une prise de rôle, c’est une parfaite réussite. Voilà une jeune artiste lyrique à suivre. L’école française a tant de talents à révéler et si peu exploités sur certaines scènes.

Calaf, rôle écrasant s’il en est où se sont illustrés Valdimir Galouzine et le magnifique ténor franco-tunisien Amadi Lagha dernièrement à l’opéra de Toulon, c’est ici le ténor italien Antonello Palombi qu’incombe la tâche. Souffrant lors de la représentation du 3 mai, on aurait aimé une annonce de la direction. L’artiste fait ce qu’il peut pour sauver la représentation et il s’en sort plutôt bien. Il nous livre même des demi-teintes insoupçonnées dans le célèbre Nessun Dorma. Le ténor italien s’est imposé sur les plus grandes scènes internationales dans ce rôle. On espère retrouver sa belle voix de stentor très prochainement à Marseille.

Le Timur tout en sobriété de Jean Teitgen est particulièrement touchant grâce à un timbre ténébreux de circonstance. Quel bel artiste !

Le mandarin d’ Olivier Grand sait tirer son épingle du jeu et affiche une belle santé vocale. Le trio des ministres, véritable touche comique de l’ouvrage affiche une belle cohérence. Armando Noguerra est un Ping convaincant scéniquement et vocalement. Loïc Felix (Pang) et Marc Larcher (Pong) offrent à leurs personnages respectifs des timbres éblouissants. Enfin l’empereur Altoum de Rodolphe Briand est de grande qualité.
Une mention particulière pour Émilie Bernou, Mélanie Audefroy et Wilfried Tissot comprimari souhaités sachant se hisser au niveau d’un plateau de solistes dignes des plus grandes scènes internationales.
Bravo à Maurice Xiberras d’avoir su recruter de nombreux talents lyriques hexagonaux pour une Turandot de haute volée !
Il ne vous reste qu’à découvrir la passionnante saison 2019/2020 concoctée par son directeur éclairé et son équipe sur le site : opera.marseille.fr
Serge Alexandre
Prochain opéra à ne pas manquer : Rigoletto de Verdi à partir du 1er juin.

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