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Les Chorégies d'Orange 2018. Mefistofele, l’autre opéra. Par Jacqueline Aimar

Juillet 2018, le théâtre romain d’Orange accueille Mefistofele, un opéra peu joué d’Arrigo Boïto (1812-1918), compositeur italien contemporain et assistant de Verdi pour ses trois derniers opéras : Otello, Falstaff et Simon Boccanegra

Mefistofele, œuvre de jeunesse de Boïto ne manquait pas d’ambition : plus de cinq heures de spectacle, avec prologue et épilogue, encadrant quatre actes qui semblent partir en sens divers : le dimanche de Pâques, le jardin et la nuit de Sabbat, la mort de Margherita, et la nuit de Sabbat classique. Avant l’épilogue de la mort de Faust.

Mefistofele, une œuvre de jeunesse hétéroclite et ambitieuse
L’œuvre retravaillée et réduite à partir de l’original, enjambe et mêle les époques, s’embarrasse d’un texte lourd et poétique peu relié au drame, qui semble souvent superflu ; écrit, s’il vous plaît par Boïto lui-même. A 26 ans, il bouillonne d’une ardeur créatrice propre à son temps, avec traces du romantisme qu’il rejette vivement, et de rêves, façon André Chénier. Le texte en surtitre n’apporte rien ou presque à l’histoire qu’il ne semble ni suivre ni raconter; mais il la plonge dans une atmosphère fleurie et éthérée, une sorte de songe, auquel la musique apporte des envols et des flots de courts élans symboliques et poétiques.

Quant aux personnages, ils sont bien là, sombres et réels : Mefisto interprété par Erwin Schrott dans son manteau de cuir noir sur un torse nu, diabolique et sensuel. Plus sobre et Jean-François Borras en docteur Faust, vite rajeuni et épris de découvertes ; Marguerite, robe limpide et bleutée, innocence et amour, puis sanglante en criminelle, par la voix expressive et pleine de Béatrice Uria-Monzon… Et Marie-Ange Todorovitch en Marta, provocante, balançant son sac à main de séductrice.

Jean François Borras joue un Faust parfois hésitant, plus à l’aise avec Elena, une belle Hélène un peu égarée dans cette intrigue, tout comme le transfert au pays de Grèce. On frôle le décousu, le surprenant, cela sent à plein nez l’œuvre de jeunesse où l’on a voulu tout mettre, trop mettre… Etre nouveau et faire autrement…
Et puis quand le diable s’en mêle, il règne des ombres et des spectres, des anges aussi, de l’inconnu et du grandiose.
Et pourtant si Boïto débute, il a des choses à dire : il sait faire des effets, parler en mode grandiose et aussi parler d’amour comme dans ce beau duo entre Faust et Marguerite, évoquer la passion, l’incertitude, l’enfer aussi.

Mefistofele, le grand show
Mais si l’opéra doit être grand et sonner fort, il doit aussi éblouir.
Et celui-là illumine, en costumes, en collerettes et en masques figés qui semblent de pierre, chœurs ou spectres. Des éventails de jupons qui dansent en oranges et en rouges ; des jeux de décors et de coloris qui illuminent des estrades métalliques et créent le mouvement, des voix qui s’élancent, infiniment jeunes. Réussite des costumes de Buki Shiff, les costumes par lesquels l’œuvre éclate de couleurs face à un mur immense et terne bien que parcouru de nuages, et qui en a pourtant vu bien d’autres !

Si l’œuvre comporte bien des faiblesses et des mollesses, disons que la mise en scène de Jean-Louis Grinda et les costumes de Buki Shiff nous incitent à pardonner… Tout comme l’orchestre de Radio France sous la direction remarquable et en tout point maîtrisée de Nathalie Stutzman qu’on a plus l’habitude d’entendre chanter Haendel ou Bach d’une belle voix de contralto, et qui dirige de mains de maître, chœurs et orchestres, cuivres et cymbales, et toute une puissance musicale qui éclate souvent sans retenue.
Quant aux chœurs, des opéras d’Avignon, de Monte Carlo, de Nice, ils entourent les remarquables chœurs d’enfant de l’Académie de Monte Carlo, formant un ensemble impressionnant, à la mesure des seuls célébrer l’opéra..

Le Diable était quand même aux manettes
Mefisto, Satan ou le diable, Belzébuth ou le Démon, peu importe, ont bien failli créer l’événement à la première représentation du spectacle. Puisque, coup de vent brusque ou erreur de manipulation (diabolique), la nacelle perchée qui hissait Faust et le Diable a été tout à coup prise d’une gîte inquiétante. A saluer le sang froid - remarquable : "The show must go on..." - des deux acteurs cramponnés au frêle bastingage de ce panier qui a paru tout à coup bien léger.
Mais le Mefisto d’Orange joyeusement moulé de cuir et armé d’un sourire cruel, n’est pas allé au bout du Mal…
Jacqueline Aimar


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