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Théâtre Toursky, Sacrilège. L’opéra de Marseille hors les murs offre Sancta Suzanna de Paul Hindemith et Sodome et Gomorrhe de Karl Hartmann (23/10/18)

Danielle Dufour-Verna

Titre génial proposé par l’artiste Gonzalo Borondo pour la création de deux opéras donnés au théâtre Toursky le 23 octobre 2018 sur une conception de Michel Pastore, dans le cadre de ‘Musiques Interdites’ : Sancta Suzanna de Paul Hindemith et Sodome et Gomorrhe de Karl Hartmann.

Et c’eût été sacrilège de ne pas y assister !
Deux opéras bouleversants interdits par les dictatures, servis par une scénographie et une performance en direct de l’immense artiste Gonzalo Borondo, des solistes au sommet de leur art et un chef d’orchestre, Jean-Philippe Dambreville, littéralement « habité » par la musique. Sous sa direction, un orchestre endiablé transcende les œuvres, soulevant d’enthousiasme un public captivé. Pour Sodome et Gomorrhe, cet opéra de fin du monde, l’ardeur du chef d’orchestre se confond avec la partition, la chemise de Dambreville colle à la peau, signe de la puissance de cette œuvre, de la perfection et de la dimension de l’exécution, bouleversant.

Pour Sancta Susanna, Le rideau s’ouvre sur l’orchestre, derrière un fin grillage de petite hauteur. De part et d’autre de l’avant-scène deux guérites cachent à demi deux nonnes. Le décor est planté. Chrystelle di Marco, soprano, est une splendide Susanna. Avec une voix bien placée, noble, elle chante avec justesse et douceur les notes qui entrent en subtile dissonance avec l’orchestre tout en conservant une ligne lyrique splendide. Lucie Roche, Klementia, est une mezzo magnifique, tenue de note impeccable pour chanter les longues plages de mélodie précédent des mouvements rapides, un régal. Patricia Schnell, la nonne, est une mezzo à la voix grave, qui s’élève, céleste, depuis le balcon, pour enfin conduire les nonnes, le chœur Regina, jusqu’à la scène, dans un Kyrie Eleison magistral.

Au-dessus de l’orchestre, Gonzalo Borondo habille la scène de vidéos suggestives et d’images transgressives en totale adéquation avec l’œuvre, cassant l’ordre établi, le carcan dans lequel vivent ces nonnes, donnant vie, modernité et vigueur à cet opéra que les nazis interdirent.
Des hommes nus, des images saccadées, furtives, vision suggérée de camps de la mort ?
Réminiscence d’un passé en résurgence ?
Cri de colère et de lutte contre une société hiératique ?
Chaque spectateur le traduisant à sa manière, cette mise en scène est un coup de génie dans l’art contemporain.

Avec ce Sancta Susanna, Borondo, au même titre que l’œuvre, questionne le rapport entre spirituel et charnel.
En deuxième partie, le baryton Antoin Herrera Lopez Kessel, l’Archange, juché sur l’avant dernière marche d’une échelle, découpe sa silhouette basanée et musclée sur un grand écran de toile aux couleurs variant du rouge au blanc. Impérieuse, la voix chaude et puissante du chanteur sert à merveille ce monologue de l’Archange du Sodome et Gomorrhe de Karl Amadeus Hartmann. La mise en scène de Borondo relève alors du défi : derrière l’écran de toile, l’artiste élabore sur le vif, au tempo, par des traits noirs énergiques, parfois tracés d’un coup bref, parfois sinueux, ce qui, au fur et à mesure de l’œuvre, se révèlera être un arc de triomphe. La mise en scène, exalte, dynamise, valorise sans oppresser, conférant au contraire du relief, une sorte de pouvoir suprême parachevant l’œuvre.
Au final, un immense succès porté par des artistes triomphants, tous registres confondus, qui ont exalté de bout en bout ces deux opéras. Merci à l’Opéra de Marseille et au théâtre Toursky -qui a accueilli en résidence Gonzalo Borondo pour préparer ses deux performances en direct- de donner à voir et à entendre ces œuvres interdites et oubliées.
Danielle Dufour-Verna


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